Une enseignante en zone sensible partage son expérience

Juin 1, 2021 | Les habiletés, Témoignages d'enseignants

Il y a des problèmes de classe qui sont tellement épineux et si bouleversants, qu’ils ne peuvent pas être résolus par une simple phrase, un mot ou une note. Pour ces situations plus complexes, nous avons besoin d’un ensemble d’habiletés plus complexes. La résolution de problème nous offre une méthode, étape par étape, pour prendre les besoins de tous en considération. En bref, la résolution de problème avec un seul élève ou avec toute une classe est une question d’entendre les sentiments des enfants, exprimer nos sentiments et ensuite, travailler ensemble pour trouver des solutions acceptables pour tous.

“Nous avons été profondément touchées par l’expérience de cette enseignante. Il aurait été tellement facile de classer ces enfants comme des « incorrigibles » ou des « cas désespérés ». Pourtant, elle a osé croire en eux et ils ont pris la responsabilité de leurs comportements.”

Une enseignante d’éducation spécialisée d’une école élémentaire de Harlem nous a directement lancé un défi.

“Un grand nombre de mes élèves a subi des mauvais traitements physiques et affectifs. Quand ils arrivent à l’école, ils sont comme des pétards, prêts à exploser. Impossible de faire un cours sans querelle. Il suffit que l’un d’entre eux lance : “Tu es idiot !” ou “Ta mère…” ou encore qu’il donne un coup de pied sous la table et c’est la fin de ma leçon.”

Malgré ses doutes, elle a décidé d’essayer la résolution de problèmes pour voir ce qu’elle pourrait en tirer. Voici des extraits de son rapport :

Je me suis dit que, si la première étape de la résolution de problèmes consiste à trouver comment les jeunes se sentent réellement par rapport aux disputes, je devrais commencer par leur demander ce qu’ils y trouvaient de valable. Voici la liste que nous avons dressée :

Elle a dit : « Ça ressemble au genre d’approche qui pourrait parfaitement convenir à une classe d’enfants de classe sociale moyenne, mais vous ne connaissez pas le type de population avec qui je fais affaire. Beaucoup d’entre eux sont le produit d’abus physiques et émotionnels. Ils arrivent à l’école comme des pétards prêts à exploser. Je ne peux pas passer une période sans l’éruption d’une dispute. L’un d’entre eux dirait : « Tu es idiot » ou « ta mère » ou donnerait un coup de pied sous la table et s’en ai fait de ma leçon. Si je veux accomplir quoi que ce soit, il faut que je sois un policier. »

Malgré ses doutes, elle a décidé d’essayer la résolution de problèmes pour voir ce qu’elle pourrait en tirer. Voici des extraits de son rapport :

Je me suis dit que, si la première étape de la résolution de problèmes consiste à trouver comment les jeunes se sentent réellement par rapport aux disputes, je devrais commencer par leur demander ce qu’ils y trouvaient de valable. Voici la liste que nous avons dressée :

Les bons côtés des disputes :

1. Rendre les coups ! (De loin la réponse qui revenait le plus souvent)

2. Attirer des ennuis à quelqu’un

3. Inciter l’autre à te pourchasser

4. Répondre du tac au tac (insulter) est amusant

5. Ils ne t’embêteront plus

6. On en a envie

7. C’est eux qui ont commencé

8. Le cours est ennuyeux (Contribution de l’enseignante)

9. Mettre quelqu’un en colère

10. C’est amusant de jouer au dur

Ils étaient plutôt turbulents pendant que nous rédigions la liste. J’ai ensuite demandé : « Quels sont les mauvais côtés des disputes ? » et le ton est devenu sérieux.

Les mauvais côtés des disputes :

1. Après une dispute, on se sent mal si c’est avec son ami

2. On peut avoir des ennuis – avec sa mère, l’enseignante, le directeur

3. Ça met l’enseignante de mauvaise humeur (contribution de l’enseignante)

4. On peut faire mal à quelqu’un

5. On peut se faire renvoyer

6. On n’apprend rien (contribution de l’enseignante)

7. Ça peut dégénérer

8. On peut se faire blesser, battre, égratigner, mordre ou finir avec un oeil au beurre noir

Nous nous sommes ensuite mis au travail pour tenter de trouver des solutions. J’y ai réfléchi à deux fois avant d’écrire certaines de leurs suggestions, mais je me suis souvenue qu’il est important de ne rejeter aucune idée.

Solutions possibles :

1. Demander la permission de sortir pour relâcher la pression

2. Le frapper

3. S’éloigner

4. Se défouler sur de la pâte à modeler

5. Serrer des pinces-exerciseurs

6. Casser un bâton

7. Appeler la mère de cette personne

8. Les laisser se bagarrer dans le gymnase sans spectateur

9. Le dire à l’enseignante

10. Changer de place

11. Lui dire de me ficher la paix

12. L’envoyer chez le directeur

13. Lui faire écrire quelque chose 100 fois

14. Lui faire lécher le sol

15. Tout le monde lui donne un coup

16. Donner des autocollants à ceux qui suivent le règlement

17. Lui écrire quelque chose de méchant

18. Lui répondre par un mot gentil pour le gêner

Après avoir dressé cette liste de 18 points, j’en ai commenté quelques-uns. Par exemple, j’ai dit aux élèves que je ne pouvais pas leur permettre de se battre, parce que je ne voulais pas qu’ils se fassent mal. De plus, lécher le sol ne me semblait pas très hygiénique. Ils avaient tous des convictions très fermes à propos du reste de la liste, chacun ayant ses préférences pour différentes solutions. Après avoir prolongé la discussion et ajouté d’autres suggestions, nous avons décidé que chaque élève devrait noter dans son cahier les solutions qui lui paraissaient les plus sensées.

À la fin de la leçon, nous avons écrit au tableau les règles sur lesquelles nous étions tous d’accord.

1. Aucune insulte

2. Aucun juron

3. Ne pas rapporter ce que font les autres à moins d’être ennuyé par quelqu’un

4. Ne pas frapper les autres ni lancer d’objets

5. Utiliser ses propres solutions !!!

Voici ce qui en est ressorti :

• Luis, celui qui est le plus « soupe au lait », sort de la classe plusieurs fois par semaine. Il reste sur le pas de la porte afin de ne rien manquer. Après un certain temps, il revient et s’assied au fond de la salle. Puis, au bout de quelques minutes, il nous rejoint.

• De temps à autre, un élève bondit et dit : « Carlos, change de place avec moi ! » et chacun s’assied à la place de l’autre. (Carlos cède toujours son siège sans faire d’histoires.)

• À deux reprises, un élève s’est vigoureusement défoulé sur de la pâte à modeler.

• Une fois, Denis a dit : « Donnez-lui de la pâte pour qu’il se défoule ! »

• Quand un élève en insulte un autre, la classe lui crie : « Règle no 1 ! » ou encore « Règle no 2 ! » Ils disent aussi : « Faites-lui lire le règlement ! » et le « coupable » s’exécute.

• Ils ont aussi décidé qu’ils n’insulteraient même pas la poubelle. (Quand Denis a dit : « Ta mère » en s’adressant à la poubelle, Luis a cru qu’il s’adressait à lui et ils se sont mis à se disputer. La classe a donc ajouté une nouvelle règle : Ne pas injurier les objets.)

Les dernières lignes de la lettre de cette enseignante résument sa pensée et la nôtre :

J’aimerais pouvoir dire que la mise en pratique de la méthode m’est venue tout naturellement. Ce n’est pas le cas. Il m’a fallu réfléchir, faire des efforts et y consacrer beaucoup plus de temps que je ne l’aurais voulu. Il m’aurait été beaucoup plus facile d’abandonner ces enfants à leur sort en les classant dans la catégorie des « incorrigibles » ou des « cas désespérés ». Pourtant, en les traitant comme des personnes capables de résoudre des problèmes, c’est ce qu’ils sont devenus.